Analyse : The man, Lover, Taylor Swift
Sommaire
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Introduction
Dans cet épisode de L’Herméneutique Taylor Swift, plongez dans une analyse approfondie de la chanson The Man de Taylor Swift. Découvrez comment l’artiste dénonce les doubles standards et les inégalités de genre dans l’industrie musicale et au-delà. Taylor Swift questionne : « Et si j’étais un homme, serais-je perçue différemment ? ». Une réflexion puissante sur le succès, la perception sociale et les attentes genrées, le tout enveloppé dans une mélodie entêtante. Rejoignez-nous pour décrypter les paroles, le clip vidéo et les messages cachés de cette chanson qui invite à la colère constructive et à la remise en question des normes.
Bonjour à tous, je m’appelle Anne-Sophie Pelé, je suis la créatrice et l’hôte de ce podcast. Comme vous le savez, dans l’herméneutique Taylor Swift, on analyse les chansons de la star en français. Nous sommes dans l’ère Lover et nous abordons aujourd’hui la quatrième chanson de l’album : The Man.
Genre
Électropop, synthé-pop. Elle a composé et produit le titre avec Joel Little, qui a commenté en disant : « d’un point de vue écriture de chanson pop, Taylor Swift est l’apogée. »
Le titre
Le blog The Gavel introduit l’album ainsi : « plus de treize ans (à l’époque) et six albums, maintenant sept, la critique est constante : dans sa musique elle se plaint trop et elle parle trop de ses ex. Elle a fait face à énormément de contrecoups pour sa réputation, son éthique professionnelle et bien d’autres aspects de sa vie. »
En 2003, Frank Flynn, professeur à la Columbia Business School, et Cameron Anderson, professeur à NYU, ont développé une expérience afin d’étudier la perception des hommes et des femmes au travail. Ils ont utilisé le cas, étudié à Harvard Business School, d’une vraie entrepreneuse, Heidi Roizen. Ce cas décrivait comment cette femme avait connu le succès en utilisant sa personnalité extravertie et son large réseau personnel et professionnel.
Flynn et Anderson ont donné cette histoire à étudier à la moitié des étudiants de leur classe, tandis que l’autre moitié recevait le même cas avec une simple et unique différence : le nom avait été changé de Heidi à Howard. Ils ont ensuite interrogé les étudiants sur leurs impressions de Heidi ou Howard. Les étudiants ont évalué Heidi et Howard comme étant tout aussi compétents, ce qui était logique puisque leurs accomplissements étaient parfaitement identiques. Pourtant, bien que les étudiants respectaient à la fois Heidi et Howard, Howard apparaissait comme un collègue plus attrayant. Heidi, en revanche, était souvent perçue comme égoïste et pas « le genre de personne que vous voudriez embaucher ou pour qui vous aimeriez travailler ».
L’expérience soutient des recherches similaires : le succès et la sympathie sont positivement corrélés chez les hommes, et négativement corrélés chez les femmes. Lorsqu’un homme réussit, il est apprécié à la fois par les hommes et les femmes. Lorsqu’une femme réussit, elle est moins appréciée, aussi bien par les hommes que par les femmes. Difficile à accepter, mais vrai selon ces recherches.
Tout cela, car on a du mal à accepter quand les gens vont à l’encontre des stéréotypes de genre. Les femmes doivent être gentilles, aidantes, soutenantes, alors qu’on attend traditionnellement des hommes qu’ils soient décideurs, compétents, assurés et forts. Il y a ainsi un vrai dilemme entre être gentille et être compétente.
Et Taylor Swift, positionnée comme elle l’est, a fait face à cela et le traduit, comme à son habitude, en chanson. Elle a dit dans le passé qu’elle s’était souvent demandé comment elle serait perçue si elle était un homme, et la chanson part de ce sentiment. Elle en a fait une musique entêtante, car elle voulait que ça reste en tête : l’idée que les gens se retrouvent avec une musique en boucle dans leur tête qui traite de l’inégalité des genres lui plaisait tout particulièrement.
Analyse
I would be complex, I would be cool / They’d say I played the field before I found someone to commit to
Je serais complexe, je serais cool. Ils diraient que je m’amuse avant de trouver quelqu’un avec qui m’engager, et ce ne serait pas un problème que je fasse ça. Toutes les conquêtes qu’elle aurait faites feraient d’elle une meneuse aux yeux de tous.
Si elle était un homme, voilà ce que les gens penseraient d’elle, et ce n’est pas le cas en tant que femme, car les standards et les attentes ne sont pas les mêmes. Elle serait considérée comme une personne complexe, et on ne la résumerait pas au nombre d’ex qu’elle a. D’ailleurs, on dirait d’elle qu’elle s’amuse un peu avec sa jeunesse avant de s’engager avec quelqu’un. Et toutes ses conquêtes la rendraient géniale. Mais comme elle est une femme, on la résume à ses relations amoureuses, et on a une mauvaise image d’elle à cause de ça, car une femme n’a pas le droit de papillonner.
I’d be a fearless leader, I’d be an alpha type
Je serais une cheffe intrépide, je serais du type alpha. Le mâle alpha est celui qui mène, qui guide les troupes, qui a le pouvoir. « When everyone believes ya, what’s that like? », quand tout le monde te croit, comment c’est ? Voilà comment elle serait considérée si elle était un homme, au vu de ses accomplissements personnels et professionnels. Le terme « alpha » est un terme zoologique, repris en anglais pour parler des leaders généralement masculins. Elle pose la question aux hommes : raconte-moi, c’est comment quand on ne questionne pas tous tes dires ?
En 2013, elle avait rapporté un incident de manière privée : un DJ lui avait mis une main aux fesses, sous sa jupe. Elle en avait informé son employeur, qui avait renvoyé le jeune homme. Celui-ci l’avait attaquée pour diffamation, avait perdu, et elle avait contre-attaqué pour agression sexuelle, gagnant un dollar symbolique après une bataille de près de quatre ans, alors qu’il y avait des témoins.
I’m so sick of running as fast as I can / ‘Cause if I was a man, then I’d be the man
J’en ai tellement marre de courir aussi vite que je le peux, en me demandant si j’y arriverais plus vite si j’étais un homme. J’en ai tellement marre qu’on s’en prenne à moi, encore et toujours. Car si j’étais un homme, je serais l’homme, accent sur le « the », l’alpha.
Elle se demande vraiment si, en tant qu’homme, sa quête de succès professionnel ne serait pas plus facile, car on ne lui mettrait pas sans cesse des bâtons dans les roues sous prétexte qu’une femme ne peut pas être puissante.
They’d say I hustled, put in the work / Could all be separated from my good ideas and power moves
Ils diraient qu’elle a tout bousculé, qu’elle a sacrément travaillé. Ils ne secoueraient pas la tête en se demandant combien de ce qu’elle a, elle mérite. Ce qu’elle porte, si elle était impolie, tout cela pourrait être séparé de ses bonnes idées et de ses coups de force.
Si elle était un homme, on l’acclamerait, on lui dirait qu’elle est géniale. Ses actions externes (ses vêtements, sa politesse) seraient considérées comme secondaires, car en premier lieu on verrait ses accomplissements et on les applaudirait.
Dans la presse américaine, elle faisait beaucoup plus la une avec ses petits copains qu’avec ses actions qui ont fait bouger l’industrie. Pour rappel, elle a retiré sa musique de Spotify pour se battre pour une meilleure rémunération des artistes, et a eu gain de cause, il y avait eu un cas similaire avec Apple. Elle réenregistre ses albums. Et dans tout ça, ses fans la suivent, son public la suit, mais ce n’est pas ce qui intéresse la presse à scandale. Elle a beaucoup parlé de la pression ressentie d’être toujours parfaite et de répondre poliment même quand la personne en face est impolie : les hommes sont moins confrontés à cette quête de perfection ; si un commentaire ne leur convient pas, ils le disent. La presse l’a beaucoup accusée d’être calculatrice et manipulatrice dans ses décisions business ou dans la manière dont elle se présente ; pour un homme, on aurait davantage parlé de son ingéniosité business.
And they would toast to me, oh, let the players play / I’d be just like Leo in Saint-Tropez
Et ils lèveraient leur verre en son nom, oh, laissons les joueurs jouer. Elle serait comme Leo à Saint-Tropez. « Player », en anglais, c’est aussi « coureur de jupon ». Elle se compare à Leonardo DiCaprio, lui qui est souvent photographié sur son yacht à Saint-Tropez, entouré de mannequins, changeant régulièrement de petite amie, sans être discrédité pour ça pour autant. De même, il a pris un peu de poids et montre des signes de vieillissement, mais personne n’y accorde d’importance : il est « l’homme ». De plus, elle a fait appel au réalisateur du Loup de Wall Street pour son clip vidéo, créant certainement des parallèles voulus.
What’s it like to brag about raking in dollars and getting bitches and models?
Ça fait quoi de se vanter d’amasser de l’argent et d’obtenir des « salopes » et des mannequins ? Et tout va bien si tu es mauvais, mal élevé ou méchant. Et tout va bien si tu es énervé, hystérique (« mad », c’est fou). Si elle paradait en montrant combien elle a d’argent, elle serait une salope, pas quelqu’un d’impressionnant. Ils formeraient une image d’elle négative, comme si elle était quelqu’un de mauvais. Alors ça va, si elle est en colère, même hystérique.
Elle attaque ici encore le double standard entre les hommes et les femmes. Les attentes ne sont pas les mêmes. Le vocabulaire pour parler des hommes et des femmes n’est pas non plus le même : ainsi, selon son interprétation, « bitch », salope, est facilement utilisé pour parler d’une femme, mais il n’y a pas vraiment d’équivalent pour les hommes (en anglais, en tout cas), comme en français, où l’on dira « séducteur » pour un homme et « salope » pour une femme.
Adopter un comportement purement masculin quant à sa fortune et ses aventures amoureuses lui vaudrait le titre de salope, tandis que chez un homme, il serait considéré comme un gagnant, quelqu’un qui réussit, qui impressionne. Les hommes peuvent être agressifs et émotionnels, mais les femmes sont accusées d’exagérer. Elle termine par : « alors ça va si je suis en colère », qui est davantage une affirmation qu’une soumission à un attendu de la société.
Conclusion
Elle utilise la comparaison pour exprimer sa frustration et sa contemplation des défis et des inégalités perçues. Cette comparaison est tirée de sa propre expérience : elle dit qu’elle en a marre de courir aussi vite qu’elle peut, et imagine un scénario hypothétique dans lequel elle explore la question : comment ce serait si elle était un homme, et se demande si elle arriverait plus rapidement à ses objectifs.
Elle met en avant les notions de privilège et de pouvoir, et souligne les attributs généralement masculins et leurs correspondances au féminin.
Quelque part, en finissant le pont par « donc ça va si je suis en colère, hystérique », elle invite les femmes à se poser la question de leur condition et à s’investir pour plus d’égalité. Cela veut aussi dire, en tant que femme comme en tant qu’homme, ne pas se cantonner à la boîte dans laquelle on a été mis à la naissance, et voir au-delà, vers les différentes possibilités. Quelque part, elle incite à poursuivre ses rêves et, si cela implique de bousculer la norme, de foncer tout autant.
Tout ça s’applique bien sûr aux femmes faisant face aux inégalités de genre, mais aussi à toute personne souhaitant un monde plus équitable, plus juste, que cette personne soit issue d’une minorité ou d’un sous-groupe opprimé, ou non.
Pour rappel, ce n’est ni la première ni la dernière femme à subir des inégalités de sexe : J.K. Rowling, l’autrice de Harry Potter, a dû faire disparaître son prénom sur la couverture de son livre, car les garçons achèteraient moins facilement un livre signé d’une autrice. Certes, ça remonte un peu, mais c’est une réalité.
La chanson est donc une invitation à la colère constructive, celle qui fait bouger les choses.
Clip vidéo
Le clip reprend tout le principe du texte. Taylor, maquillée et déguisée en elle-même version homme, s’éclate. Il accompagne sa fille au parc, décroche son téléphone sans prêter attention à la fillette, et au moment où il raccroche et la soulève dans ses bras, il est acclamé et couronné : meilleur père du monde, alors qu’il n’a fait que s’occuper de son enfant quelques secondes, de manière tout à fait normale. Il se marie avec une jeunette et lui écrase du gâteau sur le visage, mettant en avant les dynamiques de couple malsaines lorsque l’homme est particulièrement plus riche que la femme.
À la fin, il y a un dézoom où l’on voit Taylor, en femme cette fois-ci, sur la chaise du metteur en scène. Et quand son alter ego masculin lui demande si son jeu d’actrice était bon, elle lui répond en lui demandant : « pourrais-tu essayer d’être un peu plus sexy… un peu plus likable ? » « Likable » pourrait se traduire par « aimable », mais il y a vraiment la notion de se rendre plus plaisante, que les gens l’apprécient davantage. Elle se tourne ensuite vers une actrice qui n’a quasiment rien fait et l’acclame d’un « excellent travail, Lauren, c’était génial », envoyant un pic à tous les metteurs en scène qui lui ont un jour demandé d’être plus sexy, et invitant les personnes visionnant la vidéo à remettre en question le statu quo.
Traduction
Je serais complexe, je serais cool
Ils diraient que j’ai joué sur tous les tableaux avant de trouver quelqu’un pour qui je m’enroule
Et ça serait normal, ce serait un atout
Chaque conquête passée ferait de moi un modèle pour vous
Je serais une cheffe intrépide
Une alpha, décidée
Quand tout le monde te valide
C’est quoi, cette réalité ?
J’en ai marre de courir toujours à fond
Me demandant si j’irais plus vite en étant un garçon
J’en ai marre qu’on me cible encore et encore
Car si j’étais un homme, je serais le plus fort
Je serais le plus fort
Je serais le plus fort
Ils diraient que je bosse, que je fais des efforts
Ils ne secoueraient pas la tête pour remettre en question mon décor
Ce que je portais, si j’étais brutale
Tout ça serait distinct de mes idées et actions idéales
Et ils porteraient un toast, oh, laissez les joueurs jouer
Je serais comme Leo sur la baie de Saint-Tropez
J’en ai marre de courir toujours à fond
Me demander si j’irais plus vite en étant un garçon
J’en ai marre qu’on me cible encore et encore
Car si j’étais un homme, je serais le plus fort
Je serais le plus fort
Je serais le plus fort
C’est comment de frimer, empiler les billets
Avoir des filles et mannequins à ses pieds ?
Et tout va bien si t’es mauvais
Et c’est normal si t’es fâché
Si je sortais en montrant mes dollars
Je serais une garce, pas une star
Ils me saliraient sans égard
Alors oui, ma colère est un art
J’en ai marre de courir toujours à fond
Me demander si j’irais plus vite en étant un garçon (Tu sais bien)
J’en ai marre qu’on me cible encore et encore (Encore et encore)
Car si j’étais un homme (Si j’étais un homme)
Je serais le plus fort (Je serais le plus fort)
J’en ai marre de courir toujours à fond (Toujours à fond)
Me demander si j’irais plus vite en étant un garçon (Hé)
J’en ai marre qu’on me cible encore et encore (Encore et encore)
Car si j’étais un homme (Si j’étais un homme), je serais le plus fort
Je serais le plus fort
Je serais le plus fort (Oh)
Je serais le plus fort (Yeah)
Je serais le plus fort (Je serais le plus fort)
Si j’étais un homme, je serais le plus fort.
Pour conclure cet épisode, un extrait du film Barbie, où le personnage de Gloria (America Ferrera) pousse un coup de gueule qui résonne particulièrement avec cette chanson : le monologue de Gloria dans Barbie.
Sources et ressources
- The Likability Dilemma for Women Leaders | Robin Hauser | TED
- Un autre monde en d’autres mots | Noémie de Lattre | TEDxUniGeneva
- The Gavel, Taylor Swift’s Feminist Anthem, The Man
- Article académique, Arjuna Journal
- Medium, The Identity of The Man
- The Harvard Crimson, The Man Music Video Breakdown
- The Mycenaean, The Man Music Video Analysis
- Entertainment Weekly, The Man Music Video Easter Eggs
- ResearchGate, A Feminist-Stylistic Analysis of The Man
- Refinery29, The Man Lyrics Meaning Explained
- The Guardian, Taylor Swift, pop music’s Hunger Games gladiator
- Vogue, Taylor Swift, couverture de septembre 2019
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