the last great american dynasty

Analyse : the last great american dynasty, folklore, Taylor Swift

Introduction

« The Last Great American Dynasty » est la troisième chanson de folklore, celle où Taylor Swift endosse le rôle de conteuse pour retracer la vie de Rebekah Harkness, mécène excentrique et scandaleuse du milieu du XXe siècle, avant de basculer, dans le dernier couplet, vers son propre reflet dans ce miroir. Une histoire de femme jugée trop libre, trop bruyante, trop dérangeante, et le récit d’une propriétaire de maison qui reconnaît dans celle qui l’a précédée une âme sœur rebelle.

Dans le documentaire folklore : the long pond studio sessions, Taylor Swift racontait à Aaron Dessner et Jack Antonoff : « Je voulais écrire une chanson sur Rebekah Harkness depuis 2013, probablement. Et je n’avais jamais trouvé la bonne façon de le faire, parce qu’il n’y avait jamais de morceau qui semblait pouvoir raconter toute l’histoire de la vie de quelqu’un, et passer d’une génération à l’autre… puis quand j’ai entendu ça, je me suis dit : oh mon dieu, je pense que c’est mon ouverture. »

La chanson est composée et produite par Taylor Swift et Aaron Dessner, dans un style qui navigue entre folktronica, country et guitar pop, un savant mélange d’indépendant électronique et d’instruments acoustiques que l’on retrouve aussi dans Renegade.

Presse

Vogue écrivait : « L’un des moments forts incontestés de Folklore, tant pour les fans que pour les critiques, fut « The Last Great American Dynasty », un morceau où Swift déploie tout son talent de conteuse en retraçant l’histoire de Rebekah Harkness, une mondaine devenue l’une des femmes les plus riches de l’Amérique du milieu du siècle, avant d’investir des millions dans une compagnie de danse, de perdre sa fortune, et de passer ses dernières années dans son manoir du Rhode Island, plongée dans un brouillard de médicaments sur ordonnance et d’alcool. Le retournement de situation ? « Et puis c’est moi qui l’ai achetée. » En 2013, Swift emménage dans la maison de vacances de Harkness et devient rapidement obsédée par sa vie. »

Rebekah Harkness, la mécène en tutu et en tourmente

Il y a des femmes dont on se souvient pour leur générosité, d’autres pour leurs excentricités. Rebekah Harkness, elle, a choisi de conjuguer les deux à l’excès. Née en 1915 dans une famille aisée mais affectivement désertée, la petite « Betty » grandit plus entourée de domestiques que de tendresse. Dès son plus jeune âge, elle danse, patine, compose, mais derrière l’apparente discipline artistique se cache une volonté féroce d’exister autrement que comme jolie silhouette de bonne famille : adolescente, elle fonde un clan d’amies rebelles surnommé « The Bitch Pack », semant la panique lors de bals mondains.

Son second mariage en 1947 avec William Hale Harkness, héritier de Standard Oil, fait d’elle l’une des femmes les plus riches des États-Unis. À sa mort, elle hérite d’une fortune colossale et d’une liberté totale, qu’elle exerce à sa manière : hors normes, spectaculaire, parfois autodestructrice. Passionnée de danse, elle devient mécène du Joffrey Ballet avant de créer sa propre troupe, le Harkness Ballet, pour lequel elle construit un empire digne d’un conte, studios colorés, snack-bar, galerie d’art, théâtre somptueux, tout en imposant un contrôle sans partage sur ses artistes.

À la maison, l’opulence frôle l’absurde : huit cuisines, vingt-et-une salles de bain, une piscine remplie de champagne, des desserts teints en bleu. Mais sous les paillettes, les blessures s’accumulent : sa fille Edith sombre dans la dépression, son fils Alan est condamné pour meurtre, sa petite-fille Angel, lourdement handicapée, est d’abord chérie puis rejetée. À la fin de sa vie, Rebekah Harkness ne se nourrit plus que de champagne et d’injections. Elle meurt en 1982, et ses cendres, trop nombreuses pour le calice en or et pierres précieuses conçu par son ami Salvador Dalí, furent transportées dans un simple sac plastique. Sa fille Edith se suicide deux mois plus tard.

En racontant sa vie dans The Last Great American Dynasty, Taylor Swift ne cherche pas à la réhabiliter, mais à la comprendre : à voir en elle le miroir d’une femme que l’on juge trop bruyante, trop libre, trop dérangeante.

Analyse

Rebekah rode up on the afternoon train, it was sunny / Her saltbox house on the coast took her mind off St. Louis

Rebekah est montée dans le train un après-midi, le soleil brillait, sa maison saltbox sur la côte lui faisait oublier Saint Louis. Le saltbox est un style architectural typique de la Nouvelle-Angleterre, au toit en pente asymétrique, réputé pour son côté économique et fonctionnel. Dès l’ouverture, on comprend qu’elle avait besoin de changer d’air : elle quitte son passé le cœur léger, sous le soleil.

Bill was the heir to the Standard Oil name and money / And the town said, « How did a middle-class divorcée do it? »

Bill était l’héritier du nom et de la fortune de Standard Oil, et la ville disait : comment une divorcée de classe moyenne a-t-elle réussi ce coup ? Son second mari, de quinze ans son aîné, comptait parmi les plus grosses fortunes des États-Unis. Dès ce vers, le jugement de la haute société s’installe : Rebekah est d’emblée perçue comme une intruse.

The wedding was charming, if a little gauche / There’s only so far new money goes

Le mariage était charmant, quoiqu’un peu gauche, l’argent neuf n’ouvre pas toutes les portes. « New money » s’oppose ici à « old money » : nouvellement riche, Rebekah est jugée comme n’ayant pas l’éducation nécessaire pour se comporter selon les codes de son nouveau rang.

They picked out a home and called it « Holiday House » / Their parties were tasteful, if a little loud

Ils ont choisi une maison et l’ont appelée Holiday House, leurs réceptions étaient de bon goût, quoique parfois un peu bruyantes. Le jugement se poursuit, un cran plus haut : ce n’est plus « gauche », mais « bruyant ». Il y a toujours quelque chose à redire.

The doctor had told him to settle down / It must have been her fault his heart gave out

Le médecin lui avait conseillé de se calmer, ce devait forcément être de la faute de Rebekah si son cœur a lâché. Le couplet se referme sur ce même réflexe : quoi qu’il arrive, la responsabilité retombe sur elle.

There goes the last great American dynasty / Who knows, if she never showed up, what could’ve been

Voilà la dernière grande dynastie américaine, qui sait ce qui aurait pu arriver si elle n’était jamais arrivée. Le « ils » qui parle ici, ce sont les rumeurs et les jugements de cet entourage ultra-riche dans lequel Rebekah n’est ni accueillie ni à sa place.

There goes the maddest woman this town has ever seen / She had a marvelous time ruining everything

Voilà la femme la plus folle que cette ville ait jamais connue, elle s’est royalement amusée à tout faire exploser. Ce vers résonne directement avec mad woman, sur le même album, que Taylor Swift décrivait comme la chanson d’une veuve qui n’était pas à sa place et prenait sa revanche sur la ville qui l’avait rejetée : « no one likes a mad woman, what a shame she went mad ». Il y a quelque chose d’éminemment genré dans le fait de blâmer une femme pour les excès de tout un entourage.

Rebekah gave up on the Rhode Island set forever / Flew in all her Bitch Pack friends from the city

Rebekah a tourné le dos à la bonne société de Rhode Island à jamais, elle a fait venir toutes ses amies du Bitch Pack depuis la ville. Le verbe « to give up » porte l’idée d’un renoncement : elle avait essayé de s’intégrer, en vain, elle cesse d’essayer et rappelle son propre clan, ce groupe de copines rebelles fondé dès l’adolescence.

Filled the pool with champagne and swam with the big names / And blew through the money on the boys and the ballet / And losing on card game bets with Dalí

Elle a rempli sa piscine de champagne et nagé avec les grands noms, elle a dilapidé sa fortune entre les garçons et le ballet, et perdu des paris aux cartes contre Dalí. Le second couplet donne un aperçu de sa vie après la mort de son mari : plaire à son entourage n’a plus d’importance, elle s’éclate dans son excentricité, entourée des grands noms de la danse et de l’art, dont le peintre surréaliste Salvador Dalí.

There goes the most shameless woman this town has ever seen / She had a marvelous time ruining everything

Voilà la femme la plus scandaleuse que cette ville ait jamais vue, elle s’est royalement amusée à tout faire exploser. Le mot change, « shameless » remplace « maddest » : en plus d’être folle, elle est désormais jugée sans aucune honte. Ce second refrain résonne différemment du premier : là où celui-ci évoquait la mort de l’héritier et ce qu’il restait de la dynastie, celui-ci vise plus directement l’argent dilapidé.

They say she was seen on occasion / Pacing the rocks, staring out at the midnight sea

On raconte qu’on l’apercevait parfois, arpentant les rochers, les yeux perdus sur la mer à minuit. Le pont s’ouvre sur une image plus mélancolique, presque solitaire, de Rebekah.

And in a feud with her neighbor / She stole his dog and dyed it key lime green

Et en plein conflit avec son voisin, elle lui a volé son chien et l’a teint en vert citron. La légende locale diverge sur les détails, certains racontent qu’il s’agissait plutôt de son propre chat : peu importe la version exacte, l’anecdote illustre bien comment une histoire devient mythe, puis légende, au fil des générations, exactement dans l’esprit de folklore.

Fifty years is a long time / Holiday House sat quietly on that beach, free of women with madness, their men and bad habits / And then it was bought by me

Cinquante ans, c’est long. Holiday House est restée là, silencieuse sur sa plage, épargnée par les femmes en proie à la folie, leurs hommes et leurs mauvaises habitudes. Jusqu’au jour où je l’ai achetée. C’est ici que se noue le fil narratif de la chanson : Taylor Swift a effectivement acquis cette maison en 2013, quarante ans après sa vente par la famille Harkness.

Who knows, if I never showed up, what could’ve been / There goes the loudest woman this town has ever seen

Qui sait, si je n’étais jamais arrivée, ce qui aurait pu arriver, voilà la femme la plus bruyante que cette ville ait jamais vue. La narration bascule : Taylor Swift tourne l’histoire vers elle-même et vers le présent. D’autres jugent et commentent à son tour, elle aussi issue de l’industrie musicale, elle aussi perçue comme bruyante.

I had a marvelous time ruining everything

Je me suis royalement amusée à tout faire exploser. La chanson se referme sur cette affirmation répétée quatre fois, sans plus aucune place pour le doute ou l’excuse : Taylor Swift reprend la narration à son compte, tissant elle-même le parallèle avec Rebekah, revendiquant à voix haute ce plaisir qu’on lui reprochait.

Conclusion

The Last Great American Dynasty raconte deux histoires qui se répondent en écho : celle de Rebekah Harkness dans les années 1940, et celle de Taylor Swift à partir de 2013. Toutes deux ont quitté leur milieu d’origine pour une vie qui les a exposées aux jugements d’une société prompte à qualifier de folie ou d’inconvenance ce qu’elle aurait applaudi chez un homme.

Taylor Swift confiait à Entertainment Weekly avoir voulu utiliser un procédé classique de la country music : parler d’abord de quelqu’un d’autre, puis d’un cercle plus proche, avant de révéler dans le dernier couplet que l’histoire était aussi, depuis le début, la sienne. Comme Rebekah, elle a été critiquée pour les hommes qu’elle a fréquentés, pour ses grandes fêtes entre amies, pour une vie jugée trop libre. Le titre reprend d’ailleurs presque mot pour mot une scène de This Is Why We Can’t Have Nice Things, où elle chantait déjà des piscines de champagne et des fêtes dignes de Gatsby.

Dans un discours aux Billboard Women in Music de 2019, elle racontait comment chaque tentative de s’ajuster aux critiques n’a fait que déplacer la critique suivante, un cycle qu’elle a fini par refuser de continuer à nourrir.

Le choix des mots, « she had a marvelous time ruining everything », fait aussi écho à un épisode judiciaire réel : lors d’un procès civil en 2017, Taylor Swift a témoigné que le DJ David Mueller l’avait agressée sexuellement. Le jury lui a donné raison, mais Mueller l’a accusée d’avoir « ruiné sa vie », plutôt que de reconnaître que ce sont ses propres actes qui avaient scellé son sort. Elle confiait au magazine People en 2021 être particulièrement fière de cette phrase, qui parle selon elle de ce qui se passe quand une femme sort de sa cage et court : un moment de panique pour la société, un choc, quand une femme s’approprie pleinement ses désirs et sa part de folie.

Traduction

Rebekah est montée dans le train un après-midi, le soleil brillait
Sa maison saltbox sur la côte lui faisait oublier Saint Louis
Bill était l’héritier du nom et de la fortune de Standard Oil
Et la ville a dit : comment une divorcée de classe moyenne a réussi ce coup ?
Le mariage était charmant, si un peu gauche
L’argent neuf n’ouvre pas toutes les portes
Ils ont choisi une maison et l’ont appelée Holiday House
Leurs réceptions étaient de bon goût, quoique parfois un peu bruyantes
Le médecin lui avait conseillé de se calmer
Ce devait forcément être de sa faute si son cœur a lâché

Et on disait :
« Voilà la dernière grande dynastie américaine
Qui sait ce qui aurait pu arriver si elle n’était jamais arrivée
Voilà la femme la plus folle que cette ville ait jamais connue
Elle s’est royalement amusée à tout faire exploser »

Rebekah a tourné le dos à la bonne société de Rhode Island à jamais
Elle a fait venir toutes ses amies du Bitch Pack depuis la ville
Elle a rempli sa piscine de champagne et nagé avec les grands noms
Elle a dilapidé sa fortune entre les garçons et le ballet
Et perdu des paris aux cartes contre Dalí

Et on disait :
« Voilà la dernière grande dynastie américaine
Qui sait ce qui aurait pu arriver si elle n’était jamais arrivée
Voilà la femme la plus scandaleuse que cette ville ait jamais vue
Elle s’est royalement amusée à tout faire exploser »

On raconte qu’on l’apercevait parfois
Arpentant les rochers, les yeux perdus sur la mer à minuit
Et qu’en plein conflit avec son voisin
Elle lui a volé son chien et l’a teint en vert citron
Cinquante ans, c’est long
Holiday House est restée là, silencieuse sur sa plage
Épargnée par les femmes en proie à la folie, leurs hommes et leurs mauvaises habitudes
Jusqu’au jour où je l’ai achetée

Qui sait, si je n’étais jamais arrivée, ce qui aurait pu arriver
Voilà la femme la plus bruyante que cette ville ait jamais vue
Je me suis royalement amusée à tout faire exploser

Je me suis royalement amusée à tout faire exploser
Un plaisir fabuleux à tout détruire
Un plaisir merveilleux
Je me suis vraiment, vraiment amusée

Découvrez aussi

Envie de poursuivre l’exploration de l’album folklore ? Retrouvez l’analyse de « cardigan », la chanson précédente, ou celle de « exile », la chanson suivante, ou consultez toutes les analyses de folklore pour suivre l’album titre par titre.

Retour en haut